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Egalité des Chances, Integration et la question intarissable de l'identité

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En­tre­tien avec Borris Die­de­richs : les ren­con­tres in­ter­na­tio­nales de jeunes et les tra­vaux pour l'in­té­gra­tion

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Par Re­gina Zi­gahl
Tra­duc­tion : In­grid Kuhn  

Images : © DFJW/OFAJ - Re­gina Zi­gahl   

Écrire sur l'iden­tité est chose dé­li­cate. La tâche est rendue plus dif­fi­cile en­core lorsqu'il nous in­combe de faire con­corder iden­tité et in­té­gra­tion. Si nous ins­cri­vons ces deux mots-clés dans un con­texte franco-al­le­mand, nous at­ter­ris­sons alors très ra­pi­de­ment à l'Of­fice franco-al­le­mand pour la Jeu­nesse (OFAJ), sié­geant entre autre au coeur de Berlin sur le Mol­ken­markt. Dans l'en­ceinte de ces lieux em­preints d'his­toire, l'OFAJ s'ef­force de fournir des pistes pour ré­pondre à cette ques­tion com­plexe.
Que si­gnifie in­té­gra­tion en Al­le­magne et en France et sur­tout, que peu­vent ap­prendre ces deux pays l'un de l'autre ? La ré­ponse à cette ques­tion, abor­dant les thèmes de la cul­ture et des échanges cul­tu­rels nous mène à une autre ques­tion es­sen­tielle :
"Quelle est notre iden­tité ?“

Cette pro­blè­ma­tique me con­duit jusqu'à Borris Die­de­richs. J'em­prunte un large es­ca­lier qui grince, en haut du­quel je re­trouve Boris dans son bu­reau, prêt à m'ap­porter quel­ques lu­mières. Borris est de­puis 2009 Chargé de pro­jets dans le do­maine "In­té­gra­tion et éga­lité des chances" et il se livre corps et âme dans son combat pour la pro­mo­tion de l'in­té­gra­tion et de l'éga­lité. En écou­tant le récit de ses ex­pé­riences, je me rends compte de sa lé­gi­ti­mité à ce poste.                                                                                                                        Lire la suite...

Son par­cours est marqué par une sco­la­rité au Lycée Fran­çais de Berlin, suivie par des études en Sciences Po­li­ti­ques, avec pour su­jets de spé­cia­li­sa­tion : l'édu­ca­tion po­li­tique et l'ex­trême-droite. Il s'in­té­resse for­te­ment à des thé­ma­ti­ques telles que l'in­té­gra­tion, l'édu­ca­tion cul­tu­relle et la cons­truc­tion de l'iden­tité. Il s'im­plique éga­le­ment dans l'or­ga­ni­sa­tion d'in­nom­bra­bles ren­con­tres in­ter­na­tio­nales de jeunes. Borris Die­de­richs rem­plis­sait toutes les con­di­tions pour ré­pondre aux exi­gences de ce nou­veau poste créé en 2009.

Quant aux rai­sons qui ont con­duit à la mise en place de l'ini­tia­tive in­ti­tulée «Pro­mou­voir l'in­té­gra­tion et l'éga­lité des chances – un ré­seau franco-al­le­mand pour l'échange d'ini­tia­tives exem­plaires au ni­veau local et ré­gional», Borris nous ren­voie quel­ques an­nées en ar­rière. Le thème de l'in­té­gra­tion s'est im­posé à l'ordre du jour de l'OFAJ en 2005, où on a pu ob­server en France et en Al­le­magne des évè­ne­ments que l'on peut mettre en pa­ral­lèle. Le mois d'oc­tobre est marqué par la mort de deux ado­les­cents dans le quar­tier de Clichy-sous-Bois, alors qu'ils fuyaient la po­lice. La si­tua­tion dans cette ban­lieue pa­ri­sienne dé­gé­nère et les émeutes se pro­pa­gent dans d'au­tres villes fran­çaises. Les mé­dias fran­çais ren­con­trent un écho in­ter­na­tional en re­layant des images de voi­tures in­cen­diées ou des af­fron­te­ments entre des jeunes et les forces de l'ordre. Outre les réac­tions ri­gou­reuses du Mi­nis­tère de l'In­té­rieur, des voix s'élè­vent contre les pro­blèmes d'in­té­gra­tion qui pro­vo­quent une stig­ma­ti­sa­tion des jeunes d'ori­gine im­mi­grée. Le so­cio­logue fran­çais Mi­chel Wie­viorka, spé­cia­lisé dans la vio­lence des jeunes y voit un pro­blème gé­néral : « Les ha­bi­tants des ban­lieues se sen­tent ex­clus de la so­ciété et sans pers­pec­tives. » Quel­ques mois plus tard, le débat est lancé dans l'es­pace pu­blic al­le­mand : des pro­fes­seurs de l'école Rütli, dans le quar­tier de Neukölln à Berlin, lan­cent un appel dans une lettre ou­verte adressée au Sé­na­teur pour l'Edu­ca­tion. La raison : la vio­lence des jeunes de­vient in­sou­te­nable. L'at­ten­tion de l'opi­nion pu­blique se porte aussi sur le fait que 80% des élèves y sont mu­sul­mans. Cela con­duit à un débat pu­blic de po­li­tique in­té­rieure sur le sys­tème sco­laire en Al­le­magne, la vio­lence à l'école et l'in­té­gra­tion des en­fants d'ori­gine im­mi­grée.

Face à ces évé­ne­ments aux con­sé­quences socio-po­li­ti­ques, les gou­ver­ne­ments des deux pays sont poussés à réagir. Lors du Con­seil des Mi­nis­tres franco-al­le­mands en 2006, l'in­té­gra­tion est re­connue dans les deux pays comme une ques­tion cen­trale et prio­ri­taire. Étant donné le rôle par­ti­cu­lier de l'OFAJ pour l'ac­com­pa­gne­ment de la jeu­nesse entre l'Al­le­magne et la France, ainsi que sa longue ex­pé­rience dans le do­maine des ren­con­tres de jeunes, la ques­tion de l'in­té­gra­tion est tra­duite à tra­vers des pro­jets à des­ti­na­tion de jeunes dé­fa­vo­risés. Ces der­niers sont ré­gu­liè­re­ment con­si­dérés comme res­pon­sa­bles des émeutes et des pro­blèmes pen­dant les dé­bats pu­blics, les­quels se tien­nent le plus sou­vent sans que la ques­tion ne soie ap­pro­fondie. 

Un ré­seau est créé en 2006 par l'OFAJ et la fon­da­tion Gen­shagen : Pro­mou­voir l'in­té­gra­tion et l'éga­lité des chances – avec pour socle un par­te­na­riat entre Paris et Berlin. Il s'élargit ra­pi­de­ment à une coo­pé­ra­tion ré­gio­nale entre le land du Bran­den­burg et la ré­gion Ile-de-France – et de­vient un des ré­seaux ma­jeurs de coo­pé­ra­tion entre ces deux ré­gions, très tou­chées par cette crise. Borris ex­plique que le ré­seau a dif­fé­rentes fonc­tions. En pre­mière ligne, il met à dis­po­si­tion une pla­te­forme adressée à des "mul­ti­pli­ca­teurs", ac­tifs dans le so­cial et pour la jeu­nesse, et sur­tout sen­si­bles à la ques­tion de l'in­té­gra­tion. C'est-à-dire no­tam­ment les mem­bres d'as­so­cia­tions à di­men­sion cul­tu­relle et so­ciale en France et en Al­le­magne, mais aussi des agences, des ins­ti­tu­tions, des ex­perts, des hommes po­li­ti­ques, des pro­fes­seurs, des tra­vailleurs so­ciaux et des cher­cheurs. L'OFAJ les in­vi­tent, une fois par an à par­ti­ciper à une réu­nion an­nuelle, riche en dé­bats sur les di­men­sions et les pers­pec­tives de l'in­té­gra­tion, mais aussi sur les mé­thodes, pro­jets et pos­si­bi­lités de sub­ven­tions. Les ac­teurs de ces réu­nions tra­vaillent ainsi con­join­te­ment à pro­mou­voir la par­ti­ci­pa­tion des jeunes dé­fa­vo­risés à des pro­grammes d'échange. De­puis 2006, 70 pro­jets bi­na­tio­naux ont vu le jour per­met­tant ainsi à plus de 1000 jeunes de par­ti­ciper à ces échanges. Ces ren­con­tres ont un groupe cible con­cret dont l'in­ti­tulé of­fi­ciel est : Jeunes avec moins d'op­por­tu­nités. Borris sou­ligne l'im­por­tance de ne pas as­so­cier uni­que­ment les termes « dé­fa­vo­risé » et « ori­gine im­mi­grée » mais sur­tout de s'adresser à des jeunes dé­fa­vo­risés, vic­times de dif­fé­rentes formes de dis­cri­mi­na­tion et de les pousser à s'in­former sur les op­por­tu­nités dont ils peu­vent bé­né­fi­cier, et leur of­frir la pos­si­bi­lité de par­ti­ciper à des pro­grammes de mo­bi­lité in­ter­na­tio­nale. Les pre­miers con­cernés sont les jeunes issus de mi­lieux so­ciaux dé­fa­vo­risés, mais aussi les jeunes at­teints d'un han­dicap, de ma­la­dies, etc. 

L'in­té­gra­tion c'est...

Au cours de notre con­ver­sa­tion sur les en­jeux so­ciaux de l'in­té­gra­tion, mot-clé aux mul­ti­ples lec­tures et qui peut être as­socié à nombre d'au­tres dé­bats, une ques­tion me ta­ra­buste : que si­gnifie exac­te­ment pour l'OFAJ pro­mou­voir l'in­té­gra­tion, nom du ré­seau et ob­jectif de ce projet ?
« Pro­mou­voir l'in­té­gra­tion si­gnifie tout d'abord que l'on sou­haite dé­passer les iné­ga­lités exis­tantes. Nous vou­lons donner la chance aux jeunes dé­fa­vo­risés d'ob­tenir les mêmes pos­si­bi­lités so­ciales, cul­tu­relles et pro­fes­sion­nelles qu'ont les jeunes ve­nant d'au­tres mi­lieux. Au-delà des iné­ga­lités so­ciales, il y a en Al­le­magne et en France de très dif­fé­rentes formes d'han­di­caps et de dis­cri­mi­na­tion. Les jeunes sont par exemple en si­tua­tion dé­fa­vo­risée lorsqu'ils gran­dis­sent dans des quar­tiers très pau­vres, dans les­quels les in­fra­struc­tures pro­po­sant des ac­ti­vités cul­tu­relles ou des mai­sons pour la jeu­nesse et la cul­ture sont tout sim­ple­ment inexis­tantes. De plus, il existe dif­fé­rentes formes de dis­cri­mi­na­tions, comme le ra­cisme, l'ho­mo­phobie ou en­core l'han­dicap ou l'ap­par­te­nance re­li­gieuse. » D'autre part, l'OFAJ mène une cam­pagne de sen­si­bi­li­sa­tion gé­né­rale contre la dis­cri­mi­na­tion. C'est pour cela que son tra­vail s'adresse éga­le­ment aux forces de l'ordre et aux pro­fes­seurs. Il met en lu­mière les pré­jugés et sté­réo­types pré­sents dans la so­ciété grâce des for­ma­tions per­ma­nentes, des pu­bli­ca­tions et des mé­thodes d'ap­pren­tis­sage du tra­vail in­ter­cul­turel. La lutte contre les à-priori s'ins­crit donc dans une lo­gique col­lec­tive.

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Et quels sont les ré­su­lats ?

De­puis de nom­breuses an­nées, le tra­vail sur l'in­té­gra­tion fait l'objet de nom­breuses études et d'éva­lua­tions. Quels sont les ré­sul­tats de ces re­cher­ches ? Quelle est l'in­fluence des ren­con­tres sur l'in­té­gra­tion des jeunes qui y par­ti­ci­pent ? D'ailleurs, est-il vrai­ment pos­sible d'éva­luer l'in­té­gra­tion ?
« À mon sens, l'in­té­gra­tion n'est pas éva­luable. Chacun peut se de­mander, dans quelle me­sure il est in­tégré dans un mi­lieu. Mais là en­core, il est im­pos­sible de ré­pondre clai­re­ment. » Borris est ce­pen­dant op­ti­miste : selon lui, les études sur le long-terme per­met­tent de dis­tin­guer des ob­ser­va­tions im­por­tantes. Par exemple, les im­pacts d'une ren­contre in­ter­na­tio­nale sur les com­pé­tences so­ciales des par­ti­ci­pants, la sen­si­bi­li­sa­tion au monde pro­fes­sionnel, ou en­core sur leurs in­té­rêts per­son­nels (vis-à-vis d'au­tres pays ou pour les lan­gues étran­gères). Borris sou­ligne néan­moins que l'in­té­gra­tion est un con­cept nor­matif et sans dé­fi­ni­tion com­mu­né­ment ad­mise. Cet obs­tacle en fait un objet qui ne peut pas être évalué. L'OFAJ a donné du con­tenu, em­preint du con­texte franco-al­le­mand, à ce mot-clé po­li­tique. Et c'est sans doute l'étape la plus im­por­tante.

En con­tact avec le « Je »

Les jeunes en­trent au con­tact avec la di­ver­sité so­ciale à tra­vers la mu­sique, le sport, des pro­jets de hip-hop, en jouant en­semble des pièces de théâtre ou tout sim­ple­ment en dis­cu­tant les uns avec les au­tres. Il faut sou­li­gner ici que l'OFAJ s'at­tache à con­vier aux ren­con­tres des jeunes d'ho­ri­zons très dif­fé­rents. Les groupes hé­té­ro­gènes re­pré­sen­tent un atout si­gni­fi­catif pour les jeunes par­ti­ci­pants. Au cours des exer­cices et ap­pren­tis­sages de mé­thodes in­ter­cul­tu­relles, les "jeunes dé­fa­vo­risés" ap­pren­nent à se con­naître sous un autre jour. Borris ex­plique que la con­fron­ta­tion avec l'image du "je" dans le con­texte d'une ex­pé­rience de groupe in­flue sur la ma­nière de s'auto-re­pré­senter, qui jusqu'à pré­sent était mar­quée par la frus­tra­tion, le manque d'es­pé­rance et de pers­pec­tives. On ob­serve d'ailleurs sou­vent pen­dant la ren­contre que cer­tains jeunes ont plus con­fiance en eux. Le fait de se re­trouver au-delà des dif­fi­cultés quo­ti­diennes du cadre sco­laire et fa­mi­lial, et ou­vrir son ho­rizon à tra­vers des ac­ti­vités cul­tu­relles pro­voque un dé­clic très fort dans l'es­prit de nom­breux ado­les­cents. Cela les mo­tive pour dé­cou­vrir de nou­velles choses et cela con­tribue à leur dé­ve­lop­pe­ment per­sonnel.

Sur ce point, je ré­clame des pré­ci­sions sur l'ar­ti­cu­la­tion de tous ces élé­ments: com­ment est-ce que cette con­fron­ta­tion avec le groupe, et cette in­fluence sur sa propre iden­tité peu­vent-elles avoir une ré­per­cus­sion po­si­tive sur les pers­pec­tives d'avenir des ado­les­cents et quel lien peut-on éta­blir avec l'éga­lité des chances, un autre des ob­jec­tifs du ré­seau ?
Borris : « La clef est ici la cons­cience du "je". Lorsque l'on a le sen­ti­ment d'ap­par­tenir à un groupe et que l'on peut y ré­flé­chir sur soi-même, on se per­çoit sous un angle dif­fé­rent. On peut con­si­dérer ses com­pé­tences gé­né­rales et sur­tout in­ter­cul­tu­relles comme une force et non comme une fai­blesse. Des nom­breuses per­sonnes ont un avis né­gatif sur cette ques­tion, en af­fir­mant que les bi­na­tio­naux sont assis entre deux chaises et qu'ils ne peu­vent rien faire cor­rec­te­ment. Cela n'a pas de sens. Ces ado­les­cents ont au fond beau­coup de po­ten­tiel : ils con­nais­sent en gé­néral plu­sieurs lan­gues et ils se dé­pla­cent dans des uni­vers cul­tu­rels di­ver­si­fiés. Lorsqu'ils pren­nent cons­cience, à l'issue de ces ren­con­tres, de mul­ti­ples ques­tion­ne­ments sur l'iden­tité, ils peu­vent par la suite re­penser leur in­ser­tion so­ciale et par là-même amé­liorer leur pré­sen­ta­tion lorsqu'ils pos­tu­lent pour des for­ma­tions, des stages ou du tra­vail. »

« Pas de so­lu­tion mi­racle »

« Une ren­contre in­ter­na­tio­nale n'est tou­te­fois pas une so­lu­tion mi­racle » admet Borris. « Le jeune de Clichy-sous-Bois ne va pas être admis à l'Uni­ver­sité, après avoir passé un bref sé­jour à Berlin. Des bar­rières psy­cho­lo­gi­ques sub­sis­tent : les rap­ports so­ciaux sont in­changés et on peut ima­giner que la si­tua­tion fa­mi­liale est tou­jours aussi in­sup­por­table. Néan­moins, la ren­contre peut amener à penser au­tre­ment. Cela va plus ou moins vite chez les uns et chez les au­tres, mais cela sus­cite tou­jours une con­duite, un po­si­tion­ne­ment dif­fé­rent, et face à la dé­sillu­sion ha­bi­tuelle, elle éveille une cu­rio­sité du quo­ti­dien. Je suis con­vaincu que lorsqu'on adopte une ap­proche po­si­tive en­vers les ado­les­cents lors d'une ren­contre, puis que l'on ob­tient des ré­sul­tats po­si­tifs, on tient alors la clef pour des ré­sul­tats du­ra­bles. »

« Vous êtes fran­çais. »

Les ren­con­tres in­ter­na­tio­nales sont in­tenses du fait qu'une autre cul­ture et une autre na­tio­na­lité per­met­tent de dé­cou­vrir la sienne sous un autre jour. Le rap­port au "je",et la con­fron­ta­tion de son iden­tité avec l'autre, est pour les ado­les­cents un des prin­ci­paux ap­ports d'une ren­contre franco-al­le­mande.
Nous tou­chons ici au coeur de la pro­blé­ma­tique. La co­hé­rence de ces di­vers fac­teurs et pro­cessus prend du sens et je réa­lise que cette ques­tion de l'iden­tité sou­lève de très nom­breuses ré­flexions. La ques­tion sui­vante m'a permit d'y voir plus clair quant à l'énorme po­ten­tiel du tra­vail de l'OFAJ, no­tam­ment au tra­vers de ren­con­tres in­ter­na­tio­nales de jeunes. La re­pré­sen­ta­tion de son pays d'ori­gine dans le pays d'ac­cueil a-t-elle des ré­per­cus­sions sur la per­cep­tion de l'iden­tité des ado­les­cents ? Que se passe-t-il dans la tête d'un jeune d'ori­gine turque lorsqu'il est perçu en France comme un Alle­mand ?
« Sur ce sujet, nous pou­vons nous ap­puyer sur les nom­breux comptes-rendus sur les ex­pé­riences des ado­les­cents. Les par­ti­ci­pants fran­çais di­sent sou­vent que lorsqu'ils sont ar­rivés en Al­le­magne, ils sont pour la pre­mière fois perçus en tant que Fran­çais. Si l'on suit un con­cept éta­tique, est Fran­çais qui adhère aux va­leurs de la Ré­pu­blique. Ce­pen­dant, cer­tains jeunes res­sen­tent au quo­ti­dien qu'ils sont des fran­çais de "se­conde classe" et qu'ils se­ront tou­jours stig­ma­tisé comme arabe ou noir. Lorsqu'ils ar­ri­vent à Berlin, ils sont les Fran­çais. Ils re­pré­sen­tent le groupe fran­çais, ce qui change na­tu­rel­le­ment la per­cep­tion du "je". Cela les sen­si­bi­lise aussi sur leur po­si­tion dans la so­ciété fran­çaise et leur permet de porter un re­gard à la fois cri­tique et émo­tionel sur leur propre si­tua­tion. Ce ra­cisme res­senti peut en­suite être dis­cuté et ana­lysé au cours de nos dis­cus­sions. »

borris_bearbeitetBorris pour­suit : « La si­tua­tion en Al­le­magne dif­fère en raison de son his­toire, la cons­cience na­tio­nale étant très dif­fé­rente. En Al­le­magne, les ado­les­cents par­lent da­van­tage d'eux-mêmes en fonc­tion de leurs ori­gines : "Je suis Turc" ou "Je suis russe." Les im­mi­grés en France, en raison d'une cons­cience na­tio­nale plus dé­ve­loppée, au­raient beau­coup plus ten­dance à dire "Je suis Franҫais." Lors de leurs sé­jours dans un autre pays, les jeunes se pen­chent sou­vent pour la pre­mière fois sur la ques­tion de leur iden­tité et de leur per­cep­tion par les au­tres. Il n'est pas rare qu'ils se po­sent pour la pre­mière fois la ques­tion : "Suis-je en vrai­ment Turc ? Ou suis-je Al­le­mand ? Qui suis-je ? " Ils dé­ve­lop­pent ainsi une propre re­pré­sen­ta­tion d'eux-mêmes, qui les aide à re­con­naître les pré­jugés et sté­réo­types, afin par la suite d'en dé­battre, ce qui est la base de la com­pé­tence in­ter­cul­tu­relle. »

Re­con­naître et dis­cerner toutes les fa­cettes de sa propre iden­tité

Borris sou­ligne par ailleurs que l'iden­tité na­tio­nale n'entre pas vrai­ment en ligne de compte dans cette dis­cus­sion sur la cons­truc­tion de l'iden­tité, même si bien sûr, dé­tenir une carte d'iden­tité d'un pays con­tribue au sen­ti­ment d'ap­par­tenir à une na­tion.
« Libre à chacun de se per­ce­voir comme il l'en­tend. Il m'im­porte beau­coup plus qu'ils dé­ve­lop­pent une ré­flexion cri­tique sur le con­cept d'iden­tité ou sur leur propre iden­tité et aussi sur les propos des pa­rents, des pro­fes­seurs ou des mé­dias afin qu'ils dé­ci­dent eux-mêmes de ce à quoi ils veu­lent s'iden­ti­fier. La re­con­nais­sance de la di­ver­sité joue un rôle très im­por­tant dans la réus­site de l'in­té­gra­tion. Je trouve cela tout à fait lé­gi­time d'avoir une iden­tité bi­na­tio­nale ou eth­nique et d'af­firmer dans le même temps : "Je suis ici en Al­le­magne, je peux aussi es­timer l'Al­le­magne par rap­port à ses lois fon­da­men­tales et à sa con­cep­tion de l'État so­cial."»

Il est im­por­tant pour les ado­les­cents de dé­ve­lopper des mo­dèles d'iden­ti­fi­ca­tion, de re­pérer des groupes avec les­quels ils peu­vent s'iden­ti­fier. Il peut s'agir des groupes sub­cul­tu­rels. Selon Borris, il en va de notre plu­ra­lité. Il met aussi l'ac­cent sur le po­ten­tiel de l'Al­le­magne et de la France si les deux pays adop­tent une pos­ture qui lé­gi­ti­mise la di­ver­sité, no­tam­ment en re­con­nais­sant l'exis­tence d'ori­gines mul­ti­ples. Cela leur per­met­trait de dé­ve­lopper des res­sources es­sen­tielles pour le dé­ve­lop­pe­ment so­cial, cul­turel et éco­no­mique. 

Que peu­vent ap­prendre ces deux pays l'un de l'autre?

Les jeunes, grâce au ré­seau In­té­gra­tion et éga­lité des chances, mais aussi plus glo­ba­ble­mentla France et l'Al­le­magne peu­vent ap­prendre l'un de l'autre. Les iden­tités plu­rielles sont beau­coup moins re­con­nues en France qu'en Al­le­magne. On aborde si­gni­fi­ca­ti­ve­ment moins les dif­fé­rentes fa­cettes (re­li­gieuses ou sexuelles) de l'iden­tité des ado­les­cents. L'Al­le­magne peut de son côté tirer partie des dé­bats sur l'in­té­gra­trion en France, no­tam­ment du fait que cer­tains pro­blèmes so­ciaux n'y sont pas mis en re­la­tion avec des ques­tions eth­ni­ques. En France, les gens ont da­van­tage cons­cience que l'on est ici face à une pro­blé­ma­tique pas tant cul­tu­relle, re­li­gieuse ou eth­nique, que so­ciale.

Est-ce que les échanges in­ter­na­tio­naux fa­vo­ri­sent donc l'in­té­gra­tion ? La ré­ponse de Borris est courte mais sans appel :
« Si je n'en étais pas con­vaincu, je de­vrais faire un autre tra­vail ! »


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