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Les coulisses du parti pirate à Berlin : Interview avec Andreas Baum

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Par In­grid Kuhn
Tra­duc­tion vers le fran­çais : In­grid Kuhn

Outre l'in­fluence iné­luc­table de l'In­ternet sur la sphère de la com­mu­ni­ca­tion, des mé­dias, de l'in­dus­trie de la mu­sique et du ci­néma ou en­core celle de la presse écrite qui, face au co­losse de la toile, se voit sou­mise au danger de de­venir peu à peu une es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion ; la ré­vo­lu­tion di­gi­tale fait son en­trée sur la scène po­li­tique, avec la fon­da­tion du Parti Pi­rate. Le parti pi­rate doit sa nais­sance non pas à la fu­sion ou en­core moins à la sé­pa­ra­tion de partis exis­tants mais bien à ce tour­nant du XXIème siècle marqué par la ré­vo­lu­tion di­gi­tale; cette der­nière en­gen­drant, au sein du peuple des in­ter­nautes, la frus­tra­tion de la non-re­pré­sen­ta­tion de leurs be­soins et de leurs droits. Les sué­dois, pion­niers en ma­tière de té­lé­char­ge­ment, s'in­sur­gent contre une jus­tice ren­dant tout à coup une bonne partie de la po­pu­la­tion cri­mi­nelle et fon­dent ainsi le pirat par­tiet en 2006. C'est dans le con­texte de la mise en place de la di­rec­tive eu­ro­péenne IPRED et de la sen­tence levée contre The Pi­rate Bay que le parti pi­rate sué­dois re­cueillant aux élec­tions eu­ro­péennes 7,13% fit son en­trée au par­le­ment eu­ro­péen en 2009. Dans une chaîne de causes à ef­fets si­mi­laire, le parti pi­rate al­le­mand, fondé en 2006, en­té­rine en 2009 lors des élec­tions au Landtag 13796 voix dans le Land de Hessen, soit le double de l'année pré­cé­dente. Les élec­tions de 2011 cou­ron­nent le parti pi­rate d'un nou­veau succès, re­cueillant à Berlin 8,9% des voix, le parti entre alors pour la pre­mière fois à la chambre des dé­putés à Berlin. C'est dans l'en­ceinte de ces lieux, em­preints d'his­toire, que l'in­ter­view ci-des­sous a été menée avec An­dreas Baum, pré­si­dent de la frac­tion pi­rate à Berlin.

Bon­jour. Le parti pi­rate a rem­porté beau­coup de succès lors des élec­tions. Com­ment ex­pli­quez-vous ce succès ?

Il y a ma­ni­fes­te­ment un grand nombre de gens à Berlin qui ne se sen­tent plus suf­fi­sam­ment re­pré­sentés par les partis et frac­tions ha­bi­tuels. Nous avons bien sûr aussi abordé des thèmes dont les au­tres partis ne tien­nent pas compte. Mais au-delà de cela, des choses comme la trans­pa­rence en po­li­tique ou la tra­ça­bi­lité sont des élé­ments que les ci­toyens n'ont pas re­trouvé chez les au­tres partis.

Le parti pi­rate n'est-il pas plus proche d'un parti en par­ti­cu­lier ?

Non, cela dif­fère selon chaque po­si­tion. Le parti pi­rate n'est pas uni­que­ment un autre parti bran­dis­sant un dra­peau d'une autre cou­leur.

En ce qui con­cerne l'or­ga­ni­sa­tion du parti, que pouvez-vous me dire, par exemple, sur le pro­cessus de prise de dé­ci­sion ?

Oui, l'or­ga­ni­sa­tion de notre parti dif­fère to­ta­le­ment des au­tres partis. Chez nous, chaque membre a beau­coup plus de po­ten­tiel d´in­fluer di­rec­te­ment sur les dé­ci­sions. Il y a la pos­si­bi­lité d'uti­liser Li­quid Feed­back.

Oui, pouvez-vous m'ex­pli­quer jus­te­ment ce qu´est exac­te­ment Li­quid Feed­back ?

C'est une offre que l'on pro­pose sur In­ternet. En prin­cipe, il s'agit d'un pro­gramme, un site web, que l'on peut se re­pré­senter comme un forum. Il n'y a tou­te­fois pas la pos­si­bi­lité d'écrire des com­men­taires ou de ré­pondre mais uni­que­ment la pos­si­bi­lité de sou­mettre des pro­po­si­tions cons­truc­tives et d'éva­luer les pro­po­si­tions exis­tantes.

Qui évalue donc ces pro­po­si­tions ?

Les mem­bres. Chaque membre a accès au pro­gramme et pour ainsi dire une voix. On ob­tient à la fin, une hié­rar­chie de pro­po­si­tions avec en somme, un vain­queur po­ten­tiel ainsi qu'un per­dant. Ne pou­vant pas maî­triser tous les do­maines ou ne vou­lant pas me pen­cher sur tous les su­jets, la par­ti­cu­la­rité de ce pro­gramme con­siste aussi dans le fait de pou­voir donner sa voix à quelqu'un ; tout comme dans une dé­mo­cratie par­le­men­taire, où l'on choisit un dé­puté qui nous re­pré­sente. Une autre par­ti­cu­la­rité est que tout se passe en temps réel, c'est-à-dire, que si j'ai le sen­ti­ment que celui à qui j'ai at­tribué ma voix, ne me re­pré­sente plus ou vote ou se con­duit dif­fé­rem­ment de mes at­tentes, je peux alors à tout mo­ment lui re­tirer ma voix.

Le nombre crois­sant d'adhé­rents n'en­trave-t-il pas alors le bon fonc­tion­ne­ment d'un tel pro­cessus de dé­ci­sion ?

Non, parce que cela ne dé­pend pas du nombre de par­ti­ci­pants. Si une pro­po­si­tion est va­lable, elle pourra re­cueillir par exemple 80% des voix et que ces 80% re­pré­sen­tent 100 ou 10 000 vo­tants, cela n'a pas d'im­por­tance. Le sys­tème est conçu pour re­cueillir un maximum d'avis pour per­mettre de trouver des po­si­tions com­munes sur une mul­ti­tude de su­jets.

Quand cela se passe-t-il exac­te­ment ? C'est en ligne, c'est un forum, dites-vous.

Oui, plus ou moins. C'est une page web, sur la­quelle on peut se con­necter. Une pro­po­si­tion sera seu­le­ment prise en compte lorsqu'elle aura ob­tenu un cer­tain nombre de votes. Cela si­gnifie que les pro­po­si­tions dé­nuées de sens qui n'ob­tien­nent pas un suf­frage suf­fi­sant, ne fran­chis­sent même pas la pro­chaine étape per­met­tant un vote final. Le quorum se situe chez nous à 5%. Cela si­gnifie que 5% des par­ti­ci­pants doi­vent ap­prouver une pro­po­si­tion afin d'ac­céder aux pro­chaines étapes du pro­cessus de dé­ci­sion.

Et en­suite, les mem­bres de la frac­tion se réu­nis­sent afin d'éva­luer les pro­po­si­tions sor­tantes ? Com­bien de fois s'or­ga­ni­sent ce genre de réu­nions ?

L'éva­lua­tion s'opère en ligne avec l'aide de tous les par­ti­ci­pants et ainsi nous ob­te­nons un ré­sultat final. Les dé­putés de la frac­tion, ici à la chambre des dé­putés, peu­vent en­suite en prendre con­nais­sance. Cer­tains dé­putés y sont par ailleurs obligés et éva­luent donc, chacun pour soi en prin­cipe, les pro­po­si­tions sor­tantes. Na­tu­rel­le­ment, un débat sur la ma­tière a lieu lors des réu­nions de la frac­tion et nous vo­tons alors en plénum. Il n'y a donc pas de mé­ca­nisme strict à pro­pre­ment parler, ga­ran­tis­sant aux dé­ci­sions prises en ligne un abou­tis­se­ment au par­le­ment. Néan­moins, cela cons­titue une base utile sur la­quelle nous pou­vons nous re­poser lors des prises de dé­ci­sions.

Il y a beau­coup de partis pi­rates en Eu­rope et dans le monde en­tier. Êtes-vous en con­tact avec ces au­tres partis ?

Oui, bien que nous dé­si­rons le con­so­lider da­van­tage. Il y a éga­le­ment le Parti Pi­rate In­ter­na­tional dont nous sommes adhé­rents. Tou­te­fois, l'échange tel qu'il se pré­sente au­jourd'hui ne rem­plit pas en­core nos at­tentes.

Êtes-vous par exemple en con­tact avec le parti pi­rate en France ?

Eh bien, moi per­son­nel­le­ment non ; ce­pen­dant, il y a bien des mem­bres au sein du Parti Pi­rate al­le­mand qui s'en­ga­gent sur la scène in­ter­na­tio­nale et ont des échanges fré­quents avec les au­tres partis pi­rates.

Se­bas­tian Nerz a fait part aux jour­na­listes lors de la con­fé­rence de presse du gou­ver­ne­ment fé­déral que la crise de l'euro ou en­core l'en­ga­ge­ment en Af­gha­nistan, sont des ques­tions to­ta­le­ment in­si­gni­fiantes pour les ob­jec­tifs et con­tenus du parti pi­rate. Par­tagez-vous cette opi­nion ?

Eh bien, je n'ai pas eu con­nais­sance du fait qu'il aie dit cela là-bas. Je n'y étais pas et par con­sé­quent, je ne peux pas vrai­ment porter de ju­ge­ment sur la ques­tion mais à ma con­nais­sance, il a dé­claré que nous n'avions pas en­core pris po­si­tion. Et bien sûr, tout ce qui se passe au­tour de Berlin, et donc en Al­le­magne et en Eu­rope, est im­por­tant et a un cer­tain re­ten­tis­se­ment sur Berlin. En d'au­tres termes, les dé­ci­sions prises à Bruxelles, au par­le­ment eu­ro­péen ou à la com­mis­sion eu­ro­péenne ont na­tu­rel­le­ment des ré­per­cus­sions sur nous, ici, à Berlin. Cela si­gnifie donc que nous trai­tons ces su­jets. Là où nous nous dis­tin­guons des au­tres partis, c'est que les re­cettes mi­ra­cles nous ins­pi­rent peu con­fiance. Les pi­rates se pen­chent plutôt sur les causes et exa­mi­nent quelles sont les dif­fi­cultés à l'ori­gine du pro­blème, afin de pou­voir sur­monter la crise de l'euro et d'as­surer à l'euro un bel avenir.

Vous traitez donc de ces su­jets mais ne dis­posez d'au­cune ré­ponse con­crète ?

En ce qui con­cerne con­crè­te­ment la crise de l'euro, nous vou­lons exa­miner le sujet de ma­nière plus ap­pro­fondie. Ce thème est très com­plexe et nous avons tout sim­ple­ment be­soin de temps afin de com­prendre le con­texte, les di­verses cor­ré­la­tions, afin d'être dans la ca­pa­cité de donner une ré­ponse qui ne sera pas ré­fu­table le sur­len­de­main. C'est donc un sujet sur le­quel nous por­tons notre at­ten­tion et au­quel nous ac­cor­de­rons en­core da­van­tage d'in­térêt à l'avenir.

Le re­venu mi­nimum in­con­di­tionnel est-il à pré­sent en­core d'ac­tua­lité ?

Ce thème est dans tous les cas en­core d'ac­tua­lité parce qu'il aborde sous un autre angle des ques­tions telles que l'em­ploi ou l'ob­jectif du plein em­ploi, la ques­tion du nom­bres d'em­plois mais aussi la ques­tion so­ciale en gé­néral. Quelle va­leur doit être ac­cordée au tra­vail fourni par les femmes au foyer mais aussi par les hommes au foyer qui de­vien­nent no­tam­ment de plus en plus nom­breux ? Toutes ces ques­tions sont liées au re­venu mi­nimum in­con­di­tionnel, but loin­tain qui est cher au parti pi­rate et qui nous semble très pro­met­teur.

Com­ment comptez-vous con­crè­te­ment mettre cette idée en place ?

Tout sim­ple­ment en cal­cu­lant et en exa­mi­nant quels mo­dèles doi­vent être remis en ques­tions. Ce n'est pas com­plè­te­ment uto­pique. Nous re­mar­quons éga­le­ment que nombre d'au­tres partis trai­tent d'ailleurs le sujet avec da­van­tage de sé­rieux. La fi­nan­ça­bi­lité, quant à elle, sera plus tan­gible dès lors que sera pris en con­si­dé­ra­tion le nombre de per­sonnes vi­vant d'ores et déjà grâce aux sub­ven­tions de l'état. La re­dis­tri­bu­tion est déjà ef­fec­tuée à grande échelle et celle-ci doit être en­core con­densée et sim­pli­fiée afin de ga­rantir à tout le monde un trai­te­ment égal et d'éviter un trai­te­ment au cas par cas fas­ti­dieux.

Klaus Wo­we­reit a ré­cem­ment promis le Wifi gra­tuit à Berlin. Quelle est votre po­si­tion à l'égard de cette dé­ci­sion ?

Je me ré­jouirai lorsque cela ar­ri­vera. Je ne peux tou­te­fois m'em­pê­cher d'avoir une once de scep­ti­cisme quant à la façon dont cela de­vrait s'ef­fec­tuer. Tout d'abord, on nous an­nonce que cela s'étend au ni­veau na­tional ; comme cela est ins­crit dans le traité de coa­li­tion. En­suite, on lit dans les jour­naux que la mise en place du wifi se ré­duit aux zones du „Sbahn Ring“ et enfin uni­que­ment de façon ponc­tuelle. Nous nous re­trou­vons d'une façon ou d'une autre au point de dé­part. Mais la ques­tion est la sui­vante : veut-on seu­le­ment con­ti­nuer d'élargir le rayon de dis­tri­bu­tion d'une telle offre ? Dans quelles voies va-t-on con­crè­te­ment s'en­gager ? Cela n'a pas en­core été cla­rifié. Et pré­ci­sé­ment sur ce sujet, nous avons par ailleurs, des pro­po­si­tions très con­crètes et qui ne coû­te­raient presque rien au Land Berlin. Les sur­faces des toits des bâ­ti­ments pu­blics pour­raient par exemple, être mises à dis­po­si­tion. Nom­breux sont les in­té­ressés qui s'y at­tel­lent d'ores et déjà. Cette ini­tia­tive ci­toyenne ayant pour but de mettre en place de façon dé­cen­tra­lisée un ré­seau wifi à Berlin est, il est vrai, une me­sure ponc­tuelle, mais dont le po­ten­tiel d'am­pli­fi­ca­tion pro­gres­sive est con­si­dé­rable et re­pré­sente à nos yeux, une al­ter­na­tive que nous sou­tien­drions avec beau­coup plus de fer­veur que l'idée de lancer un appel d'offre ou de charger une en­tre­prise de l'ins­tal­la­tion du ré­seau. En­suite, une autre ques­tion reste à sou­lever : quel est l'in­térêt d'une en­tre­prise d'ins­taller un ré­seau wifi gra­tuit ? De­vons-nous en in­duire un fi­nan­ce­ment in­di­rect par sponsor ou pu­bli­cité ? Là où le projet de la coa­li­tion pré­sente de nom­breuses la­cunes, nous, Pi­rates, avons en prin­cipe déjà des so­lu­tions, so­lu­tions par ailleurs, con­crètes et à faible coût fi­nan­cier.

Les au­tres partis re­pre­nant des thèmes pro­pres au parti pi­rates, tels que l'In­ternet, le Wifi gra­tuit, etc ; ne crai­gnez-vous pas de perdre de votre per­ti­nence ?

Non, ces ques­tions re­lè­vent d'un con­tenu pro­gram­ma­tique et nous nous ré­jouis­sons de voir que ces thèmes sont re­pris par d'au­tres. Nous nous dis­tin­guons des au­tres partis par notre mé­thode de tra­vail, par le dé­ve­lop­pe­ment sin­gu­lier de nos po­si­tions et de nos con­tenus ou en­core par le dé­cloi­son­ne­ment per­met­tant aux ci­toyens de se faire en­tendre à plus haut ni­veau et plus ra­pi­de­ment, ce que les au­tres partis ne peu­vent re­pro­duire d'aussi tôt. C'est pour ces di­verses rai­sons que le parti pi­rate est et reste un parti per­ti­nent.

Enfin, der­nière ques­tion : Le parti pi­rate se laisse dé­crire comme un parti anti-hié­rar­chique. Vous, en tant que pré­si­dent de la frac­tion du parti pi­rate, n'oc­cupez-vous pas une po­si­tion par­ti­cu­lière ?

Oui, en effet, c'est in­té­res­sant. Je dois tout d'abord si­gnaler que je suis donc le pré­si­dent de la frac­tion du parti pi­rate ici, à la chambre des dé­putés. Nous avons en­core 12 au­tres frac­tions à Berlin ainsi que la fé­dé­ra­tion ré­gio­nale à la tête des­quelles se trou­vent éga­le­ment des pré­si­dents. Je ne suis donc pas le seul pré­si­dent à Berlin. La di­rec­tion du parti pi­rate, que ce soit celle de la frac­tion ou de la fé­dé­ra­tion ré­gio­nale doit or­ga­niser tout ce qui a trait au formel et doit veiller à ce que le tra­vail de fond puisse se dé­rouler cor­rec­te­ment. Par­fois, on com­pare ce genre d'ac­ti­vités à celles d'un con­cierge et à vrai dire, il y a là cer­tai­ne­ment une once de vé­rité. Con­trai­re­ment aux pré­si­dents d'au­tres frac­tions, je ne vais ef­fec­ti­ve­ment pas en­trer et dire : „Bon, main­te­nant nous fai­sons cela“ et ob­tenir l'aquies­ce­ment de tous et toutes parce qu'ils ai­me­raient aussi éven­tuel­le­ment un jour de­venir pré­si­dent. Au sein du parti pi­rate, cela fonc­tionne dif­fé­rem­ment. Chacun peut ex­primer ses idées et c'est aussi une raison pour la­quelle notre image pu­blique est quelque peu dif­fuse. Néan­moins, on peut alors se di­riger vers le pré­si­dent pour toute cla­ri­fi­ca­tion, comme je le fais main­te­nant. Mais, en somme, la po­si­tion du pré­si­dent, chez les pi­rates n'est pas aussi si­gni­fi­ca­tive que dans d'au­tres partis ou frac­tions.

Merci pour cet en­tre­tien.   

Berlin, le 16 Jan­vier 2012


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