duett.fr


Syrie : Normalité humaine sur un plateau de balance politique

Envoyer Imprimer PDF

_MG_9866-1

De Katja Schlangen
Photos : Katja Schlangen 
Re­lec­ture : Alain Le Treut


Un tou­riste se ren­dant dans un pays tel que la Syrie em­porte de nom­breuses ex­pec­ta­tives en­vers ce ré­gime dic­ta­to­rial, si éloigné de notre dé­mo­cratie. On at­tend de la ré­sis­tance, de la peur, de la frayeur et de la co­lère dans les yeux des ha­bi­tants, et, pour ar­rondir les cli­chés, un mi­li­taire et un po­li­cier pa­trouillant à chaque coin de rue. Cer­taines d'en­tres elles se réa­li­sent déjà à la fron­tière. Par exemple les nom­breux por­traits du pré­si­dent Ba­shar al-Assad et de son père Hafiz al-Assad, qui fonda l’état sy­rien par un putsch. De­puis les murs de chaque hôtel, de chaque res­tau­rant et de chaque ma­gasin, ils sui­vent le vi­si­teur à tra­vers le pays en­tier. Ou les con­trôles po­li­cièrs fré­quents, qui ac­com­pa­gnent chaque chan­ge­ment de lieu. Mais pen­dant que l’on ex­plore les ruines de Pal­myre ou qu'on flâne dans les souks d’Alep ou de Damas, les traces de la dic­ta­ture sont im­pos­si­bles à per­ce­voir. Car la vie en elle même, le quo­ti­dien, sont éton­nam­ment nor­maux.

Il est dif­fi­cile de les voir, les pe­tites dif­fé­rences, les pe­tits si­gnes qui té­moi­gnent d’une plus grande pru­dence, d’une mé­fiance vécue jour après jour. Au pre­mier coup d’œil, la pe­tite place du souk Sa­rouja semble to­ta­le­ment idyl­lique. Les pe­tits cafés sont dé­corés par des guir­landes lu­mi­neuses, ta­bles et chaises grouillent dans la rue et em­pê­chent les voi­tures de passer. Des dis­cus­sions flot­tent dans l’air, se mé­lan­geant à la fumée des nar­guilés et aux échos des rires qui ex­plo­sent sou­vent et de plein cœur. La place en­tière res­pire l'in­sou­ciance et la lé­gè­reté. Il faut y re­garder de prés pour les voir, les nom­breux re­gards ba­layant les alen­tours ré­gu­liè­re­ment. Les mi­nus­cules mo­ments, lors des­quels une con­ver­sa­tion forte se feutre, et les têtes de rap­pro­chent afin de com­prendre les phrases chu­cho­tées à voix basse. Qui écoute la con­ver­sa­tion ? Contre qui faut-il di­riger sa mé­fiance ? Mo­hammed tra­vaille-t-il pour le gou­ver­ne­ment ? Il s’est re­fusé à ac­com­plir le ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire, et n’a pour­tant pas été em­pri­sonné. Et Mah­moud ? Com­ment a-t-il réussi à ob­tenir l’au­to­ri­sa­tion of­fi­cielle de ré­nover sa maison et de la louer ? Il faut nor­ma­le­ment plu­sieurs mois, voire des an­nées pour l’ob­tenir. Plus on re­garde de prés, plus la mé­fiance dans les yeux des gens se dé­couvre et le sys­tème se dé­voile : les per­sonnes ici vi­vent en cer­cles. Seul le cercle le plus serré au­to­rise une sin­cé­rité to­tale. Le cercle sui­vant au­to­rise une sin­cé­rité par­tielle, le cercle le plus large in­terdit toute fran­chise. Ici, être sin­cère peut vite être sy­no­nyme de grande souf­france, voire de mort. Et pour­tant, la vie bat son plein au souk Sa­rouja : les cafés sont pleins, des rires re­ten­tis­sent et malgré le danger om­ni­pré­sent, la joie de vivre est vé­ri­table. Qu'im­porte les dif­fé­rentes si­tua­tions, l’homme s’ar­range et cherche la nor­ma­lité.

Lu­ckman est un vé­ri­table ora­teur. Où que se trouve l’homme étin­ce­lant de vi­va­cité et à la voix rauque, il at­tire l’at­ten­tion de tout son en­tou­rage. Ses che­veux lui pen­dent sur le vi­sage, sa barbe âgée de quel­ques jours lui donne un effet né­gligé et des cernes pro­fondes cou­ron­nent ses yeux foncés. Et pour­tant, ses au­di­teurs sont sus­pendus à ses lè­vres. Chaque lundi, il or­ga­nise la « Poetry Night », un échange de poèmes, de nou­velles, de mu­sique et d’art en gé­néral. Elle est née de son ini­tia­tive. Les ar­tistes, spec­ta­teurs, rares tou­ristes, élus et hommes d’af­faires se ren­con­trent dans la cave d’un hôtel de luxe. Il est pos­sible de cri­ti­quer au Poetry Club, bien plus que dans la rue. Mais on sait qu’il y a des li­mites. On sait, qu’au­cune de ces soi­rées ne peut réel­le­ment dé­raper. La cri­tique se di­rige donc de pré­fé­rence contre le reste du monde, les États-Unis ou les na­tions oc­ci­den­tales. Les plai­san­te­ries sur le sys­tème po­li­tique sy­rien res­tent lé­gères et ano­dines. Si lé­gères et si ano­dines que les ex­plo­sions de rires de la part des spec­ta­teurs peu­vent pa­raître exa­gé­rées. Mais c’est ainsi que fonc­tionne le lan­gage se­cret du Poetry Club : al­lu­sions in­di­rectes et bla­gues fines doi­vent suf­fire, en aucun cas évo­quer di­rec­te­ment et sur­tout ne rien évo­quer de trop évi­dent. Le petit cercle d’ini­tiés com­prends ce qui est ex­primé entre les li­gnes. C’est jouer au chat et à la souris avec le gou­ver­ne­ment. Au prix de la sé­cu­rité, de la vie.

Une demie-heure après début of­fi­ciel de la Poetry Night, le club est en­core vide, les ar­tistes pren­nent leur temps ; ici l'heure tourne à un autre rythme. Peu à peu, la cave se rem­plit jusqu’à ce qu’on ne puisse à peine en­core bouger. Le vo­lume so­nore monte,, les rires se mul­ti­plient, des sa­lu­ta­tions re­ten­tis­sent et les pre­mières ci­ga­rettes sont al­lu­mées en ca­chette, malgré l’in­ter­dic­tion de fumer. Fi­na­le­ment, Lu­ckman tra­verse la foule en di­rec­tion du mi­cro­phone, un pro­cessus qui prend son temps, car il salue avec ef­fu­sion chacun sur son pas­sage. Enfin, la soirée peut com­mencer.
Poètes et con­teurs mon­tent sur scène les uns après les au­tres. Bien que la langue soit étran­gère et in­com­pré­hen­sible aux étran­gers, il est pos­sible, grâce au ton de l’ar­tiste et aux réac­tions du pu­blic, de com­prendre à chaque ins­tant ce qui est ra­conté. Les spec­ta­teurs se sen­tent comme partie ma­jeure du pro­gramme : ils rient, sou­pi­rent, in­ter­rom­pent et com­men­tent les re­pré­sen­ta­tions des ar­tistes. Les liens pro­fonds entre ar­tistes et pu­blic sem­blent presque sai­sis­sa­bles. Malgré, ou peut-être à cause du danger pré­sent à chaque mo­ment, l’art se com­prend ici au Poetry Club comme quelque chose de commun, de vi­vant et d’uni­fiant.
À la fin de la soirée, l’at­ten­tion se di­rige vers une partie du pu­blic. Un groupe d’ira­kiens, fu­gi­tifs du chaos meur­trier de leur pays d’ori­gine et ré­fu­giés en Syrie, se po­si­tionne. Un homme au vi­sage fin et à la barbe soi­gneuse joue un ins­tru­ment à douze cordes, res­sem­blant à une gui­tare : l’aoud. Il en tire des sons mé­lan­co­li­ques. Puis, le chant. Le pre­mier son qui quitte les lè­vres du chan­teur cor­pu­lent glace le sang dans les veines. Plus cris que chant, il ex­prime tris­tesse, co­lère et souf­france in­con­ce­vable. "Bagdad, chante-t-il, Bagdad ! J’ai ou­blié ton vi­sage, je ne con­nais plus ton image." Des larmes em­plis­sent les yeux des spec­ta­teurs, qu’ils soient ira­kiens ou sy­riens. Des mains sont dé­mons­tra­ti­ve­ment pres­sées contre les cœurs et un petit groupe d’hommes danse len­te­ment au centre de la salle. Les émo­tions s'ex­prime si ou­ver­te­ment à tout le monde don­nent nais­sance à un at­mo­sphère étran­ge­ment vi­vante. Fa­cile et simple, mais pour­tant vé­ri­table et forte. Une cri­tique contre les États-Unis peut ici prendre elle-même une tour­nure émo­tion­nelle.

La Poetry Night peut être la porte d’en­trée sur la vé­ri­table sin­cé­rité des per­sonnes en Syrie, hors des voies of­fi­cielles. Si l’on est jugé digne de con­fiance, on est in­vité à se perdre dans les ruelles de Damas au coté d’un ha­bi­tant, lon­geant des mûrs cou­leurs sable avec des pe­tites portes noires qui se res­sem­blent toutes. Seul l'initié con­naît la bonne porte. Après un si­gnal frappé sur celle-ci, elle s’ouvre sur un nuage de fumée, dans le­quel s'agi­tent plu­sieurs sil­houettes. L’ac­cueil est cha­leu­reux. Lu­ckman est déjà là, en­gagé dans une dis­cus­sion ges­ti­cu­lante avec Abed – marxiste . Plu­sieurs per­sonnes ont déjà été ren­con­trées lors de la Poetry Night. Les dis­cus­sions sont en an­glais, et la nuit ap­par­tient au débat. Chacun dis­cute avec chacun en un brou­haha et un dé­sordre total. Ar­tistes, Jour­na­listes, Pro­fes­seurs et étu­diants dis­cu­tent sur la dé­mo­cratie, les re­li­gions, les États-Unis, l’Irak, le pé­trole et l’éco­nomie, la vie et la mort.
Ci­ga­rettes, bières, arraq, ca­ca­huètes chips, back­gammon et tou­jours et en­core Lu­ckman, qui do­mine les dé­bats, les di­rige, les ap­pro­fondis ou les pul­vé­rise sur une blague. Après un cer­tain mo­ment, l’in­vité étranger af­fronte le sujet dif­fi­cile et les con­ver­sa­tion se tour­nent alors au­tour de la Syrie, au­tour d’Assad et de son ser­vice se­cret om­ni­pré­sent. Presque tous ici ont fait des ex­pé­riences avec le gou­ver­ne­ment, sont déjà allé trop loin, ont fait con­fiance aux mau­vaises per­sonnes. Ils en ont payé le prix, mais sont malgré tout in­ca­pa­bles de se taire.
Voila qu’on l’a trouvée, la ré­sis­tance in­tel­lec­tuelle du pays ! Si l’on dé­cide d’y rester quel­ques jours, il sera pos­sible d’ap­prendre à la con­naître dans toute sa vi­va­cité : se perdre dans les dis­cus­sions in­nom­bra­bles, voir les per­sonnes aller et venir, ja­mais du si­lence, ja­mais seul dans le chaos sym­pa­thique, la fumée des ci­ga­rettes n'ayant au­cune chance de s’éva­porer en­tiè­re­ment.
Mais Lu­ckman et ses amis ne re­pré­sen­tent qu’une pe­tite partie de la so­ciété, qu’un seul point de vue, qu’une seule vé­rité.

À Tadmur (Pal­myre) se dé­couvre une toute autre vé­rité. La vé­rité des per­sonnes pau­vres vi­vant en cam­pagne. Leur pensée po­li­tique se di­rige en gé­néral au­tour de l'or­ga­ni­sa­tion de la nour­ri­ture quo­ti­dienne, de l’ar­gent pour l’école ou pour l'accès aux mé­di­ca­ments... Eux aussi es­pè­rent des chan­ge­ments, mais ces chan­ge­ment ne con­cer­nent que le ni­veau de vie. Ils es­pè­rent un moyen de vivre un peu mieux, d’avoir un peu moins d’in­quié­tudes. Ha­bi­tant dans de grandes fa­milles pro­fon­dé­ment en­ra­ci­nées dans des struc­tures aux tra­di­tions an­ciennes, ces der­nières for­ment leurs fon­de­ments, qu’il ne veu­lent  pas perdre. Ces tra­di­tions ont valu pen­dant des cen­taines d’an­nées. Dans ces struc­ture, toute nou­veauté peut être sy­no­nyme d’in­sé­cu­rité.

IMG_5198-1
Et à Alep se trouve en­core une autre vé­rité. Abdul est âgé d'une tren­taine d'an­nées et mène un petit hôtel pour voya­geurs. Il à l’air jeune et joyeux, ses yeux pé­tillent ma­li­cieu­se­ment der­rière ses lu­nettes car­rées. Aux ques­tions sur les ré­vo­lu­tions en Syrie, le gou­ver­ne­ment ou la si­tua­tion en gé­néral, il ne donne qu’une seule ré­ponse : « Tout va bien, nous sommes bien en Syrie ! ». Pour Abdul, la po­li­tique est se­con­daire. Ce qui compte pour lui, c'est les af­faires, ga­gner de l’ar­gent, faire la fête et s’amuser. Le con­tact avec les tou­ristes et leur ar­gent lui per­met­tent ce train de vie. Et les ré­voltes à Hama et Damas ? « Tous des idiots, dit Abdul, mau­vais pour le tou­risme ».
Abdul a re­pris l’hôtel de son père. Grâce à son ca­rac­tère char­mant et sym­pa­thique il réussit à se faire une place dans le Lo­nely Planet. De­puis, ses af­faires vont mieux que ja­mais. L’hôtel est sou­vent com­plet et Abdul a pu se con­cen­trer en­tiè­re­ment sur les tou­ristes, pour leur mon­trer Alep et les em­mener tous les soir à une fête dif­fé­rente.
Puis Ben Ali et Mu­barak fu­rent ren­versés en Tu­nisie et en Égypte. De plus en plus de per­sonnes al­lè­rent pro­tester contre leurs gou­ver­ne­ments en Libye, au Yémen, même en Es­pagne et aux États-Unis, en ris­quant par­fois leur vie. En Syrie aussi, et Abdul dut alors as­sister à la ré­gres­sion du tou­risme. Peu à peu, son hôtel se vida. Abdul at­tribue la res­pon­sa­bi­lité aux « ré­voltés ». Et il n’est pas le seul. Beau­coup de pe­tits et grands com­mer­çants ont grandi sous le ré­gime d’Assad, le tou­risme s'est dé­ve­loppé pen­dant ces der­nières an­nées, les af­faires al­laient de mieux en mieux. Pour beau­coup de per­sonnes, le ni­veau de vie s’amé­liore d’année en année. D’un autre côté, les prix, no­tam­ment pour la nour­ri­ture et le pé­trôle par exemple, ont for­te­ment aug­menté. Mais beau­coup de Sy­riens ont eu cette im­pres­sion que leur pays avan­çait. Presque tous se sont ar­rangés d’une ma­nière ou d’une autre avec le sys­tème. Un chan­ge­ment dé­ran­ge­rait cer­tai­ne­ment leurs ar­ran­ge­ments. Et la plu­part d'entre eux a réussi à dis­tin­guer Assad du sys­tème en quelque sorte. Le ser­vice se­cret, le ré­gime ju­ri­dique ar­bi­traire et tout cela, pour eux, ce n'était pas vrai­ment Assad. En Syrie, être pour Assad n’est pas for­cé­ment pour le sys­tème. Pour une grande partie de la po­pu­la­tion, Assad était un es­poir de chan­ge­ment, de mo­der­ni­sa­tion, d’amé­lio­ra­tion.

Comme par­tout dans le monde, chaque être hu­main a ses pro­pres dé­sirs et be­soins, qui sont étroi­te­ment re­liés à sa si­tua­tion quo­ti­dienne, et qui né­gli­gent sou­vent les pos­si­bi­lité et va­leurs qui vont à l'en­contre de ces be­soins. Il est éga­le­ment im­por­tant de se rap­peler que la po­pu­la­tion sy­rienne est ex­trê­me­ment va­riée. Plu­sieurs re­li­gions, cou­rants re­li­gieux, eth­nies et sen­ti­ments eth­ni­ques for­ment en Syrie une col­lec­ti­vité plus que fra­gile. De plus, la Syrie se trouve au centre du proche Orient et se trouve donc dé­chirée entre les dif­fé­rents in­té­rêts non seu­le­ment de ses pays voi­sins, mais éga­le­ment du monde en­tier. L’idée d’un chan­ge­ment, hu­main et calme, vers un avenir meilleur dans un pays si cha­viré par tant de fac­teurs dif­fé­rents semble presque illu­soire. L’op­po­si­tion gran­dis­sante en Syrie le sait. Mais ses ac­teurs ris­quent tout de même leur vie, jour pour jour, pour quelque chose de nou­veau, d’in­cer­tain, pour un es­poir d’un chan­ge­ment po­sitif. De par cette té­na­cité, ils nous for­cent malgré la dis­tance géo­gra­phique à ré­flé­chir sur nous mêmes : pour quelles va­leurs vou­lons-nous nous porter ga­rants et que pou­vons-nous ?

Derniers commentaires

Messages sur les Forums

Connexion