Par Darina Bondarenko
Une ancienne ruine au milieu d’un quartier riche de Berlin…le sceau de l’époque éteinte resté intact jusqu’à nos jours. C’est ici que se situe la maison d’artistes Tacheles. Dès l’entrée, l’aventure singulière commence. On monte l’escalier bordé par des murs en graffitis en poursuivant successivement les ateliers des artistes alternatifs et les salles d’expositions étendues sur les cinq étages de la maison. Il y a aussi la place pour le cinéma et le théâtre. Tout en haut on peut se poser dans les vieux canapés et prendre un verre. Le charme de ce bar c’est une vue sur la cour du bâtiment qui sert à des expositions de sculptures et aux multiples soirées en plein air. Ici l’atmosphère est décontractée et chaleureuse. Il n’y a pas de distinction entre les touristes et les artistes, mais au contraire un véritable échange amical entre les gens sur cette île qui ne connaît pas la folie de la grande ville….c’est le droit d’existence de cette maison d’artistes qui est contesté aujourd’hui. Voilà le combat annoncé.
C’est à Berlin, la capitale de l’Allemagne réunifiée connue pour son emprunt de multi culturalité, l’endroit idéal pour épanouissement des subcultures, que se trouve ce coin isolé. Il y a quelques vingtaines d’années que Berlin était divisé entre les pays occidentaux et le bloc soviétique. Après la chute du mur, les allemands de l’Est se sont précipités à l’Ouest prospérant. Les maisons abandonnées étaient occupés par les gens qui cherchaient un endroit pour vivre et s’exprimer librement. C’est donc dans ce cadre que les cultures alternatives surgissent à côté de cultures traditionnelles, dont l’exemple le plus éloquent est la maison d’artistes Tacheles.
La maison occupée par un groupe d’artistes alternatifs de l’époque est une très ancienne bâtisse des années 1990 au passé historique très intense. Construit en 1909 ce bâtiment servait aux commerçants indépendants, et s’appelait «Passage de la Friedrichstrasse », mais a cessé de fonctionner après la Première Guerre Mondiale. Il est ensuite passé dans les mains de nazis qui l’ont utilisé en tant qu’une prison pour les soldats français pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Plus tard c’est le syndicat des salariés de la RDA qui loua les différentes parties du bâtiment à des organisations variées, pour des multiples fins. Il y aura Par exemple des magasins, une école d’arts, de commerce, des bureaux de l’armée nationale, etc. Il y aura aussi le cinéma Camera qui cessera son activité en 1957 à cause du mauvais état du bâtiment. Mais en 1958 sa salle de présentation sera reconstruite et renforcée et Camera sera renommé en Oranienburger Tor Lichtspiele. De nos jours le cinéma a retrouvé son nom d’origine Camera. On peut donc voir que les occupants de cet édifice se suivaient perpétuellement pour finalement faire place aux artistes alternatifs qui viendront sauver le bâtiment de sa démolition en 1990.
En effet dans la deuxième partie du XX siècle il y avait plusieurs propositions pour démolir ce bâtiment. En 1980 le bâtiment est démoli partiellement, notamment son dôme et la démolition complète est programmée en 1990.
Mais juste à la veille de cette démolition, le bâtiment est « squatté » par un groupe musical, dont il s’agissait avant. Pourquoi « squatter » ? Ce mot trouve ces origines dans le mot anglais « squat », qui signifie généralement l’occupation d’un lieu sans la permission de son propriétaire. Ce qui correspond en effet aux actions de ces artistes au moment où ils rentrent dans ce bâtiment et commencent à l’utiliser pour leur fins. Ils revendiquent la suspension de décision de démolition du bâtiment et se battent pour que le lieu soit reconnu en tant que le monument historique. Finalement la démolition est confirmée par décision judiciaire. Cependant après une lutte acharnée les artistes acquièrent le droit de véto de différents partis politiques et réclament un nouvel examen de l’état du bâtiment. Celui-ci affirmera le bon état l’immeuble et en 1992 ce dernier sera reconnu en tant que monument historique. Désormais cet endroit est devenu le foyer officiel pour de nombreux ateliers d’art, expositions et des pièces de théâtre. En 22 ans, les artistes ont réussi à transformer une ruine abandonnée en l’un des endroits les plus visités de Berlin. Il est devenu un véritable symbole du mouvement alternatif de Berlin reconnu dans le pays ainsi qu’à l’international.
Mais ce n’était que le début de la lutte pour le droit d’exister des artistes alternatifs dans cette bâtisse. Tout au long des années depuis leur arrivée et jusqu’à nos jours les « squatteurs » de Tacheles vont lutter en permanence. Il y aura les conflits internes fondés sur les désaccords entre les artistes concernant le fait d’être ouvert aux touristes, mais principalement ça sera des conflits externes avec les gouverneurs de la ville et les sociétés qui voudront racheter la maison.
Les exemples de lutte externes sont très nombreux, car le terrain sur lequel est bâtie la maison n’a jamais appartenu aux artistes. Lorsqu’ils ont emménagés, la ville n’avait que faire du destin de ce bâtiment, mais avec son développement et l’évolution du quartier de Mitte en quartier branché il y aura de nombreuses tentatives pour transformer ce bâtiment en autre chose de plus rentable. C’est là que l’on fait face à l’éternelle question de l’argent et du profit qui priment dans la société actuelle.
Ainsi en 1998, le terrain sur lequel repose la maison d’artistes passe de la propriété de l’Etat fédéral à celle de l’investisseur privé Fundus. A cette époque les artistes ont su trouver un consensus avec Fundus, qui a entamé les travaux de rénovations, mais pourtant laissé le bâtiment à la disposition des artistes pour un prix symbolique. Cependant beaucoup d’artistes qui n’ont pas pu accepter ce sacrifice, ont quitté la maison. Les rares qui y sont resté font partie aujourd’hui d’une association Tacheles. Le nouveau combat est annoncé au cours de l’année 2007, lorsque Fundus a fait faillite et que le nouveau propriétaire du bâtiment est devenu la banque HSH Nordbank, qui a pour projet de vendre le Tacheles. Si cela se produit, les artistes de Tacheles seront privés de leurs ateliers de travail et cela mettra à néant ce centre artistique.
Dans ces conditions, certains des artistes et des organisations qui occupaient les locaux de Tacheles ont décidés de quitter le bâtiment et de chercher un autre endroit pour créer. Telles organisation sont par exemple Café Zapata ou Studio 54. Ainsi les locaux se vident au fur et à mesure. Mais heureusement il reste aussi les artistes et les défenseurs de Tacheles qui ne baissent pas les bras. Ils s’obstinent à rester dans ce bâtiment et ne veulent pas envisager l’alternative de déménager ailleurs. Ils continuent à se battre et persistent à chercher des solutions.
Ainsi le 16 décembre 2011 à la « Maison de Démocratie et de Droits de l’Homme à Berlin » était organisée une projection d’avant-première du film documentaire d’un régisseur allemand Falko Seidel « Unverwüstlich - Die Geschichte des Kunsthauses Tacheles » (« Inbattable - l’histoire de la maison d’artistes Tacheles »), dans lequel Falko Seidel trace l’histoire de ce bâtiment. Par la suite il y eu une discussion entre les invités sur le Tacheles et la politique culturelle de Berlin. Le public était très varié et avaient des points de vues différents sur le sauvetage possible de Tacheles. Entre les différentes propositions il y a celle de créer une organisation qui va gérer les problèmes journaliers de Tacheles, tels que paiement de factures d’électricité, d’eau, etc. Une autre proposition était de rendre le terrain de Tacheles à la propriété publique. Certains invités soutenaient ces propositions, les autres pas, cependant ce qui les réunissaient tous, c’était le désir de conserver ce site exceptionnel et l’espoir de gagner le combat en se mettant ensemble. Ils étaient également d’accord sur le point qu’il faut attirer l’attention du grand public sur la question de Tacheles.
De toute évidence l’histoire de cet édifice n’a jamais été simple. Depuis sa construction, jusqu’à nos jours il a toujours rencontré des problèmes, les dernières décennies son existence ne tiennent qu’à un fil. La question de Tacheles devient de plus en plus vive à l’heure actuelle. Les questions qui viennent à l’esprit aujourd’hui sont : «Peut-on abolir un monument historique avec une histoire aussi riche et intense ? Peut-on priver les artistes qui le squattent depuis plus de deux décennies de leur espace vital de création et d’échanges ? »
La réponse pour les gens qui se sentent impliqués est évidente. Ce bâtiment est devenu un navire artistique au milieu d’une grande ville. Il est dédié aux artistes, aux créateurs et à ceux qui aiment et apprécient l’art dans tous ces aspects, ceux qui cherchent à échapper au cours monotone des journées répétitives. Le bâtiment est un véritable monument historique qui évoque les souvenirs d’une époque passée.
La chose qui nous reste à faire, c’est agir. Il est inconscient d’attendre simplement la décision sur le destin de Tacheles que va prendre le Sénat de Berlin. Il faut participer d’une manière active en support de Tacheles, en signant des pétitions en ligne ou par poste, où en participant dans les manifestations. C’est la meilleure manière de soutenir ce à quoi on tient.



